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Kelly Basilio
"Ah ! tout voir et tout peindre !" Ce rêve de totalisation mimétique que Zola, au deuxième chapitre de L'Oeuvre, prête à Claude, son personnage de peintre, héros de ce roman, est tout autant le sien propre.
[…] Il faut mettre à jour les dictionnaires : voir est désormais un nouveau verbe. La photographie a inauguré une nouvelle ère du voir, partant, du savoir : la norme visuelle, voire cognitive, est désormais photographique. La photographie est le plus "voyant" des arts, c'est enfin cet œil auquel rien n'échappe, qui même n'en a jamais fini de "révéler" […] ce qu'elle a pu "voir." La photographie est l'art… objectif s'il en est. Elle est, en somme, le seul instrument oculaire heuristique, voire herméneutique ("révélant des tas de détails qui autrement ne pourraient pas être discernés"), valable. Car le seul qui permette une vision exhaustive de l'objet ("voir à fond").
Et donc, pour "tout voir," prendre une photo, prendre en photo.
Et si l'on veut voir tout de tout, il suffit, si l'on peut dire, de tout prendre en photo. Pour "tout voir," tout… prendre.
On comprend ainsi le sérieux boulimique et jubilatoire avec lequel, les huit dernières années de sa vie, Zola s'est livré à son "violon d'Ingres" […]. Il était enfin dans son élément. Il pouvait enfin s'exercer à un art exclusivement visuel, à l'art voyeur, par excellence, qui allait lui permettre d'enfin satisfaire sa curiosité affamée de ce tout qu'est la vie, d'enfin apaiser son immense passion du voir et du montrer. Il pouvait même, d'ailleurs, revanche sur son "désir de peindre" [On aura reconnu le titre d'un "Petit Poème en prose" de Baudelaire, dont la formule convient tout autant à cet autre artiste, son contemporain, que ce même "désir déchire."] si longtemps frustré, il pouvait même, avantage sur la peinture, s'adonner ainsi à l'art même de la lumière, à l'art photonique s'il en est, en somme, travailler, tout comme la… nature, avec de la lumière pure, et ainsi caresser l'illusion - rêve démiurgique suprême! [Car la photographie, à l'encontre du préjugé romantique (voir Baudelaire, "Le public moderne et la photographie," Ecrits esthétiques, Union Générale d'Editions, 1986, pp. 285-291), permet aussi l'illusion de la création démiurgique (voir aussi à ce sujet J. M. Schaeffer, op. cit., pp. 171-178).] - d'une mainmise directe sur le principe lui-même ab initio de la création du monde, le principe régulateur du chaos initial : n'est-ce pas "la lumière qui dessine autant qu'elle colore (…), la lumière qui met chaque chose à sa place, qui est la vie même" ? [Zola, Pour Manet (Préface de J. P. Leduc-Adine), (Bruxelles: Complexe, 1989), p.188.]?
Cependant la photographie de Zola ne vient en fait que confirmer a fortiori ce que l'on savait déjà, ce que son œuvre littéraire suffisait déjà à poser à l'évidence : qu'il est avant tout un visuel, que c'est la vue qui constitue le support fécondateur de tout son art, que c'est elle qui en soutient tout l'édifice.
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